Il n'était pas rare que Morgan se trouve encore derrière les fourneaux du restaurant quand venait Minuit. Ce jour-ci il terminait cependant, comme chaque semaine, plus tôt : voilà pourquoi au lieu de confectionner divers mets, il était actuellement allongé sur son lit, la tête très légèrement rehaussée par un oreiller, les jambes repliées et un livre entre les mains. Alice avait depuis deux heures au moins, terminé sa séance de karaoké ou il ne savait trop quoi – depuis le temps, il ne cherchait même plus à savoir ce que trafiquait bruyamment la plus jeune de ses deux sœurs, tant qu'elle ne cherchait pas à fouiller de trop près dans le passé de Thomas Ramirez, leur grand oncle, ou pire encore, dans les bizarreries de Kuyden ou de Minuit. Le silence était seulement rompu par le cd de Stevie Wonder qui passait pour la seconde fois dans la chaîne hi-fi à l'autre bout de la pièce.
Morgan leva les yeux de son livre pour regarder l'heure : 23h56. Il lui restait trois minutes, quarante-cinq secondes avant que Minuit ne s'installe – il avait pris soin de se régler sur le moment pile où la vingt-cinquième heure s'installait, afin de ne jamais se laisser surprendre. Trois minutes avant sa libération quotidienne. Il reposa son livre sur la table de chevet, soupira doucement, et se releva. Sachant pertinemment qu'il allait sortir, il était toujours habillé mais avait, bien évidemment, troqué son tablier de cuisinier contre un jean et un pull léger. Il quitta sa chambre à pas de loups pour frapper doucement sur la porte de celle de Willow et la pousser avec délicatesse. Elle était, comme il s'y attendait, encore toute habillée – comme lui, en somme. La discussion fut de courte durée : «
Tu sors, ce soir ? » «
Je vais retrouver Armand, oui. » «
Ca marche. Soyez prudents. » «
Toi aussi Will ». Et il ressortit.
La prudence aurait voulu, vu les événements récents, qu'aucun des deux ne sorte, tout simplement. Mais rien n'aurait pu retenir Willow de partir à la recherche de son Maël, comme elle le faisait avec espoir et douleur chaque nuit ; il le savait. Quant à lui, Morgan avait besoin de cette heure-ci pour laisser retomber la pression du quotidien, cette heure qui lui permettait de se sentir, enfin, vivant pour de bon.
Au rez-de-chaussée, il n'y avait plus aucune lumière : Kaylee, sa mère, avait certainement enfin rejoint sa chambre. Parfait. Si la porte d'entrée faisait un bruit monstre, il pourrait passer par la baie vitrée du salon sans éveiller les soupçons ni réveiller qui que ce soit, lorsque la vingt-cinquième heure aurait touché à sa fin. Le temps d'enfiler une paire de baskets et une veste, et il sortit. Il referma la baie avec délicatesse derrière-lui, escalada sans grande difficulté le muret du jardin et, une fois dans la rue, il s'arrêta. Il frissonna : le fond de l'air était frais, mais cela se réchauffait toujours le temps de Minuit. 23H59. Il inspira profondément, ferma les yeux et compta jusqu'à dix. …
Huit, neuf...
Dix. La terre sembla très légèrement trembler sous ses pieds et, comme toujours, il sentit une sensation étrange se produire en son fort intérieur. Libération. Liberté. Lorsqu'il ouvrit à nouveau les yeux, tout était recouvert de bleu. La couleur de la nuit prenait le dessus et seule les reflets de la lune leur permettait de voir correctement. C'était étrange, au départ, puis on s'y faisait rapidement. Il aimait ce bleu là, doux et reposant. Les mains glissées avec nonchalance dans les poches, il se dirigea comme souvent en direction de la gigantesque maison des Smith. A mi-chemin, il rencontra Armand et lui adressa un sourire digne des publicités de dentifrice, malgré l'éclat légèrement bleuté de l'émail de ses dents, évidemment. «
T'as passé une bonne journée ? » question habituelle. Il attendit la réponse et lui proposa l'idée qui lui trottait dans la tête depuis plusieurs jours, maintenant : «
Hé, je me disais. Ca te dirait d'aller faire un tour chez Jack ? Tu sais, l'espèce de cabane, dans les bois. On risque pas d'être dérangés à cette heure-ci, puis on y sera en quelques minutes à pied. »
Même pas peur.
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« Comme un fou va jeter à la mer des bouteilles vides et puis espère qu'on pourra lire à travers S.O.S. écrit avec de l'air ... »